Bolivie (J2) – La Paz

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Jeudi 10 août 2017,

Réveil aux aurores après la longue route d’hier depuis Puno. Je découvre mon premier matin bolivien à La Paz, cette capitale posée tout au fond d'un immense trou dans l'Altiplano, comme si quelqu'un avait creusé un cratère juste pour y loger une ville.

Avant même de sortir de l’hôtel, la question me trotte dans la tête : pourquoi construire une capitale ici, au fond d’une gorge, plutôt qu’en haut, sur le plateau ?

Palacio Quemado sur la Plaza Murillo à La Paz

La réponse tient en un mot : l’or. Fondée en 1548 sur ordre du vice-roi espagnol, la ville a d’abord été installée sur le plateau, avant d’être déplacée dans cette vallée encaissée, plus abritée et surtout riche en minerai. Une fois assis sur un banc de la Plaza Murillo, je me plonge un peu dans son histoire, et je découvre que le nom de la ville, Notre-Dame-de-la-Paix, a quelque chose d’assez ironique : le palais présidentiel juste en face porte le surnom de Palacio Quemado depuis un incendie provoqué par une émeute au XIXe siècle, et en 1946, le président Gualberto Villarroel a été pendu à un lampadaire de cette même place par une foule en colère.

Une fois requinqué par cette petite leçon d’histoire, je me dirige vers le Museo Nacional de Arte, fermé ce jour-là, tant pis. Je me contente d’admirer sa façade en granit rose, un mélange de baroque andin et de style mestizo, avant de lever les yeux vers l’imposante Catedral Metropolitana juste à côté, tellement massive que je n’arrive même pas à la caser entière dans mon appareil photo.

Museo Nacional de Arte à La Paz

Je pousse ensuite jusqu’au quartier de Casco Viejo, pour rejoindre la Calle Jaén, la rue coloniale la mieux conservée de la ville. Avec ses façades colorées, ses lanternes suspendues et ses pavés qui grimpent en pente raide, elle a un charme qui détonne complètement avec le chaos du centre-ville. Quatre petits musées s’y succèdent, et je les enchaîne sans trop me presser. Celui consacré à l’ancien maire Juan de Vargas m’a marqué par ses dioramas en céramique, notamment une scène représentant la pendaison de Pedro Domingo Murillo et une autre montrant l’écartèlement de Túpac Katari, deux figures de la résistance à la couronne espagnole. Un peu plus loin, le musée des métaux précieux expose des pièces venues du site de Tiwanaku, diadèmes et plaques en or et en argent qui servaient surtout à un usage rituel, bien avant l’arrivée des Incas dans la région.

Le musée qui m’a le plus touché, c’est celui du Litoral Boliviano, entièrement dédié à la guerre du Pacifique. Entre 1879 et 1883, le Chili affronte à la fois le Pérou et la Bolivie, et cette dernière en ressort amputée de tout son accès à la mer. Cela m’a rappelé une anecdote que j’avais eue au Pérou quelques semaines plus tôt : le même conflit a coûté à Lima la région de Tarapacá, aujourd’hui chilienne elle aussi. Deux pays voisins qui, encore maintenant, portent la cicatrice de cette même guerre, chacun à sa manière. Ici, on la ressent presque comme une plaie ouverte : la revendication d’un accès à l’océan reste un sujet sensible pour beaucoup de Boliviens que j’ai croisé durant ce voyage.

Je termine ma balade dans la Calle Jaén par la Casa de Murillo, ancienne demeure de Pedro Domingo Murillo, l’un des instigateurs du soulèvement de La Paz en 1809. Trahi, il finit pendu par les Espagnols en 1811, et la légende veut qu’il ait lancé juste avant sa mort une phrase promettant que la flamme qu’il laissait derrière lui ne s’éteindrait jamais. Il faudra attendre encore seize ans pour que la Bolivie devienne réellement indépendante. La maison elle-même, avec son mobilier colonial, ses instruments de musique et ses masques traditionnels, m’a donné l’impression de traverser un petit sas temporel avant de retomber dans le vacarme de la rue. Je n’avais jamais entendu parler de ce pays autrement que très vaguement, et cette matinée m’en a appris plus que je ne l’espérais.

Je redescends ensuite vers le centre par l’Avenida 16 de Julio, qu’on surnomme localement El Prado, jusqu’à la Plaza San Francisco. C’est clairement le poumon de la ville : cireurs de chaussures, vendeurs de cartes téléphoniques, artistes de rue, chauffeurs de minibus qui s’interpellent d’un trottoir à l’autre. Je m’assois un moment pour observer tout ce monde, et pour la première fois depuis le début du voyage, je ressens un petit pincement de solitude au milieu de cette agitation. La Paz a ce truc particulier : elle vous submerge avant de vous séduire.

L’église qui domine la place, l’Iglesia de San Francisco, a été construite au XVIIIe siècle avec des pierres récupérées sur le site de Tiwanaku, ce qui en dit long sur le rapport parfois brutal des colons aux vestiges précolombiens. Le portail est sculpté de fruits et d’oiseaux tropicaux, mais ce qui m’a le plus frappé à l’intérieur, ce sont les dizaines de petites plaques métalliques accrochées un peu partout, chacune remerciant pour un miracle ou une grâce obtenue, signée seulement par des initiales anonymes. Impossible de prendre une photo, les églises boliviennes sont formelles là-dessus, mais l’image reste gravée.

Petit arrêt réparateur au Café Banais avant de remonter la Calle Sagárnaga, une rue en pente couverte de boutiques de laine et de souvenirs, direction le Mercado de las Brujas, le fameux marché des Sorcières. L’endroit a quelque chose d’assez déroutant : fœtus de lama séchés suspendus aux étals, plantes médicinales, amulettes en tout genre, diseuses de bonne aventure qui vous alpaguent au passage. Tout ce bric-à-brac sert en réalité aux offrandes à la Pachamama, la Terre-Mère vénérée depuis l’époque pré-inca, pour la remercier de ce qu’elle a donné dans l’année. Entre deux étals de rituels, on trouve aussi des piles de pulls en alpaga et de ponchos aux couleurs vives. Le contraste avec le reste de la ville, plus bruyante et plus pressée, est saisissant.

En fin d’après-midi, je rentre me poser un peu à l’hôtel, jambes lourdes. À 3650 mètres d’altitude et avec un dénivelé pareil, le moindre trajet à pied devient un petit effort, et chaque montée se termine en général par une pause forcée sur un banc. Je retourne finalement m’asseoir Plaza San Francisco pour laisser décanter la journée. La Paz est une ville déroutante, sa géographie encaissée, sa pollution, ses marchés qui débordent de partout, mais elle ne laisse clairement pas indifférent. Je sens que je suis en train de l’apprivoiser plus que de la comprendre.

Le soir, je termine la journée au même restaurant qu’hier soir, Ali Pacha, où je prends le menu dégustation en sept plats, en essayant à chaque assiette de deviner ce que je suis en train de manger. Une belle façon de clôturer cette première immersion bolivienne.

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