Mardi 8 août 2017,
[Intoxication alimentaire, journée clouée à l'hôtel]
Mercredi 9 août 2017,
Je me réveille, me sentant aminci mais, après un long moment de repos, détendu. J’ouvre les rideaux et le lac Titicaca s’offre à moi, véritable mer intérieure où la clarté et la chaleur du ciel azur durant la journée contrastent avec les nuits noires et glaciales que je viens de passer. Le lac dégage un magnétisme, une puissance et une énergie unique au monde. On le surnomme parfois « l’Atlantide des Andes » : des légendes locales parlent de cités englouties, et certains vestiges archéologiques retrouvés sous l’eau ont contribué à nourrir ce mythe au fil du temps. Je prends un copieux petit-déjeuner au buffet de l’hôtel et embarque sur un bateau privé pour rejoindre les îles flottantes d’Uros.
Ce lac immense, le plus grand d’Amérique du Sud, est aussi le plus haut plan d’eau navigable du monde, à 3 812 mètres d’altitude. Pour les populations de l’Altiplano, ce n’est pas un simple lac : selon les croyances andines, c’est le lieu de naissance du soleil, et depuis des générations, il fait figure de véritable patrie spirituelle. Les Pukara, les Tiwanaku puis le peuple Colla, civilisations pré-incas, y ont chacun laissé leur trace avant même l’arrivée des Incas.
Durant le trajet, je fais la connaissance de Miguel et Penelope, un couple de voyageurs séjournant à l’hôtel. Miguel vit dans la même rue que moi à Manresa, près de Barcelone en Espagne !! Ce hasard est vraiment incroyable. Je me rappelle avoir eu la même stupéfaction lorsqu’au fond d’un marché artisanal près de M’bour au Sénégal, j’avais rencontré le directeur de mon centre aéré lorsque j’étais enfant. Le monde est petit, ce qui n’a pas fini de me surprendre.
Après vingt minutes de traversée, j’arrive sur l’archipel des îles Uros, un ensemble d’îlots peuplés d’environ 2 000 habitants, connus pour leurs traditions rurales préservées. Leur histoire est fascinante : à l’origine, ces îles ont été inventées comme un refuge, un moyen d’échapper aux agressions des peuples voisins, notamment des Incas. Les Uros assemblaient des radeaux en totora, un roseau abondant dans les bas-fonds du lac, et à mesure que la plante se désagrégeait, les couches s’accumulaient et les radeaux finissaient par former de véritables îlots. Au fil des siècles de contacts et de mélanges avec les Aymaras voisins, leur langue d’origine s’est peu à peu perdue, remplacée par l’aymara. Le peuple Uros n’a cependant jamais disparu : leurs descendants vivent toujours sur ces îles aujourd’hui, où ils s’efforcent de préserver ce qu’il reste de leurs traditions tout en développant le tourisme.
Sur l’une des 89 îles, l’Isla Summa-Willjta, les femmes Uros m’accueillent pendant que les hommes s’occupent du feu dans des poêles en terre cuite pour cuisiner sans faire brûler le sol végétal. Les enfants courent dans tous les sens pour essayer de faire voler leur cerf-volant, ce qui me ramène immédiatement aux Cerfs-volants de Kaboul de Khaled Hosseini et à cette envie que j’ai depuis ma lecture des Cavaliers de Joseph Kessel de visiter un jour l’Afghanistan. Cette petite île se compose de six familles.
Tout, ici, tourne autour de la totora, ce roseau léger et biodégradable avec lequel les îles elles-mêmes sont construites. La vie des Uros lui est indissociable : on la retrouve dans les maisons, les bateaux, le mobilier, les objets artisanaux comme les paniers, les figurines animales ou les tapis tissés à la main. Elle se mange aussi, en partie : son goût rappelle vaguement la canne à sucre, mais sans le sucre.
Le principe de construction des îles m’intéresse particulièrement. Elles sont faites de nombreuses couches de totora superposées, renouvelées en surface à mesure que les couches du dessous pourrissent, ce qui garde le sol souple et élastique en permanence. La couche la plus récente fait environ 80 centimètres d’épaisseur, et l’ensemble repose sur des poteaux en bois d’eucalyptus plantés dans le fond du lac pour empêcher les îles de dériver. Résultat : un sol spongieux, presque l’impression de marcher sur l’eau. Ces îles ont en moyenne une durée de vie d’une trentaine d’années avant de finir par couler sous l’effet de l’usure.
Maria et Percy m’emmènent visiter une de leurs maisons, très rudimentaire. Une fois à l’intérieur, je trouve de la chaleur tant sur le plan physique que social. Grâce à ma maîtrise de l’espagnol, je peux communiquer très facilement avec cette famille, et j’ai l’impression, à l’autre bout du monde, de retrouver du confort auprès de gens qui m’accueillent comme un des leurs. Ils me parlent d’eux et me posent des questions passionnées sur la France. Ils me chantent même le refrain des Champs-Élysées de Joe Dassin. C’est très prenant, j’en ai les larmes aux yeux. Maria me raconte que grâce au tourisme, son île a pu investir l’année dernière dans des panneaux solaires pour s’éclairer la nuit, même si la bougie reste encore utilisée. Je pensais ce peuple totalement isolé, mais les bateaux en totora servent aussi à la pêche et à la communication entre les îles et Puno, où les enfants sont scolarisés.
Avant de quitter l’île, les femmes me chantent quelques chansons espagnoles. J’aurais aimé passer plus de temps auprès de ces familles, quitte à dormir sur l’île. Malheureusement, mon intoxication alimentaire de la veille me contraint à prendre un jour de repos, et j’ai déjà réservé mon trajet et ma prochaine nuit. Je rentre donc à Puno en début d’après-midi et m’apprête à partir vers le sud du pays pour quitter le Pérou et rejoindre la Bolivie et sa capitale, La Paz.
La route vers la Bolivie longe la rive sud du lac Titicaca et traverse des villages tranquilles, remarquables pour leurs vieilles églises coloniales et leurs vues sur des paysages escarpés. Sur la grand-place du village de Chucuito, deux belles églises coloniales se font face, Santo Domingo et Nuestra Señora de la Asunción.
Arrivé à Desaguadero, je passe la frontière bolivienne après de simples formalités de tampons. J’entre dans la région de La Paz et aperçois au loin les montagnes abruptes de la Cordillère Royale et des Yungas. Cette dernière région, longtemps restée à l’écart des débats nationaux jusqu’à la fin des années 2000, s’est retrouvée depuis au cœur de l’actualité politique bolivienne à cause d’un sujet sensible : la coca.
La Cordillère Royale compte, elle, plus de 600 sommets dépassant 5 000 mètres d’altitude, dont le plus couru par les touristes est sans conteste le Huayna Potosí, qui culmine à 6 088 mètres, notamment pour sa relative facilité d’accès. Je devais initialement le gravir, mais mon intoxication alimentaire de la veille m’oblige à faire l’impasse. Je m’y attaquerai lors d’un prochain voyage en Bolivie.
Après six heures de trajet, j’arrive dans la banlieue de la capitale, El Alto. Environ un million de Boliviens s’entassent ici, dans une agglomération culminant à 4 149 mètres d’altitude. Après une bonne heure de traversée de cette banlieue, j’atteins enfin La Paz, la capitale la plus haute du monde, avec une altitude autour de 3 650 mètres.
Je dépose mes affaires à l’hôtel Casa de Piedra Hotel Boutique, en plein centre-ville. Plein de charme et rempli de vieux objets, il occupe une maison coloniale aux murs de bois sculpté. Je pars dîner rapidement au restaurant Ali Pacha avant qu’il ne ferme, une véritable pépite au milieu de cette jungle urbaine. Ce restaurant végétarien haut de gamme, avec ses menus dégustation de 5 ou 7 plats, se situe dans le quartier de Casco Viejo, tout proche de mon hôtel. J’ai été conquis par la cuisine créative et par les cocktails aux herbes, qui permettent de découvrir les saveurs de la Bolivie sous un angle inattendu. Je ne me souviens plus du nom des plats : le restaurant préfère garder le menu comme une surprise, et cette touche de mystère a plutôt bien fonctionné sur moi. Je recommande vivement d’essayer ce restaurant lors d’un passage à La Paz.
La Bolivie m’accueille sous de bons augures, et j’ai hâte de parcourir ce pays intriguant.


















